Mon envie de revenir à Taiwan
et celle de Miss Chou de me faire intervenir à l'école.
Quand je lui ai écrit que j'avais obtenu une résidence au Bamboo Curtain Studio de Taipei et que donc je revenais sur l'île, miss Chou m'a tout de suite proposé de repasser par le département danse de la Tsoying Senior High School.
Elle trouvait que dans les promotions du moment, les garçons manquaient un peu de puissance et que ça leur fera du bien de travailler avec un chorégraphe masculin.
L'équipe de professeurs permanents étant essentiellement féminine, elle avait pensé à moi pour monter un quintette avec les trois garçons du niveau 3 (cf. hier) et les deux du niveau 2.
Je suis donc arrivé sachant avec qui j'allais travailler, vaguement sur quoi (notre Sisyphe étant pas loin et d'autres projets en France - dont je vous parlerai bientôt … - devant s'y rattacher)
En revanche, j'avais prévu une structure musicale assez précise.
En effet, comme je l'avais évoqué (cf.25/05/12), j'avais travaillé sur une structure musicale en douze temps pour travailler avec la superbe danseuse flamenca contemporaine, Sophie Barberan.
Cette ébauche me plaisait bien mais j'avais déjà beaucoup trop de choses pour "notre Sisyphe" donc je l'avais mise de côté en pensant la finir cet été pour le plaisir.
L'ébauche s'était aussi faite en mouvement et une des options des choses que j'avais travaillées avec ses danseuses flamencas était une boucle composée de sauts.
Je suis parti à Taïwan avec tout ça dans un coin de ma tête .. sait-on jamais ..
Comme l'an dernier, j'étais arrivé avec une musique bouclée dont je ne me suis servi que des dernières mesures, j'étais prêt à tout changer s'il fallait.
L'équipe était donc composée de cinq garçons.
Quatre auront dix-sept ans cette année, l'autre seulement seize.
(comme je l'ai expliqué dans l'article précédent (cf. hier) ici les classes se font par niveau de danse, ainsi en niveau 2 un des danseurs à 16 ans et l'autre 15)
Ils ont des façons de danser et des physiques très différents :
En niveau 3, si l'un est très long et fin mais déjà très tonique (il me rappelle un certain Claude Aymon au même âge), l'autre est petit, sec et moins souple mais très rapide.
Le troisième a des muscles ronds et s'est forgé un regard de conquérant qui fond dès qu'il ne comprend pas ou qu'il s'est trompé.
Ce genre d'adolescent dont on voit tour à tour dans le regard et dans le corps, sa part d'enfant, sa part d'adulte, son côté masculin et son côté féminin.
En niveau 2, le plus âgé est assez effacé et un peu efféminé
Le plus jeune bien que grand en taille, danse comme un enfant : il balance tout ce qu'il a comme énergie pour pouvoir bien faire (et surtout pour faire comme les "grands" du niveau 3) mais du coup n'est pas toujours précis ni placé.
Une fois que le bon dosage sera trouvé …
Ils sont tellement volontaires.
C'est beau à voir.
La première fois qu'on se voit, je commence à 15h30 et je ne les lâche que vers 19h30 car les niveau 3 ont un cours de chinois après …
Ils bossent quatre heures non stop sans sourciller alors qu'ils ont déjà pris deux ou trois cours dans la journée.
Dès les deux premiers jours, on va très vite.
D'autant que la première semaine, j'ai quelqu'un pour m'assister.
Un assistant à la chorégraphie ..
qui parle chinois et qui comprend ce que je veux (à défaut de comprendre mon anglais)
Le luxe …

J'ai d'abord Chien-Chih Chang dont je vous ai parlé il y a quelques temps (cf. le retour)
Et le mercredi, j'ai eu Lucas Kao.
Lui aussi est un ancien de l'école.
Il est parti à l'Université à Taipei dont il est maintenant diplômé (comme Chien-Chih d'ailleurs) et a été repéré au printemps dernier par Mourad Merzouki, en tournée avec sa compagnie, Käfig.
Du coup, il a intégré la compagnie.
Il bossait avec moi pour son dernier jour à Taiwan avant de rejoindre la France.
Une sorte de transition.
Nous nous sommes promis de nous voir pendant sa tournée française (probablement à Istres fin octobre).
Comme j'ai appris en cours aux danseurs des phrases de base de ce qu'ils auront à danser.
Il n'y a "juste" qu'à les mettre en espace, créer des modulations, adapter le tout à la musique et nous voilà dès le mercredi soir avec deux bonnes minutes de chorégraphie.
Je décide de les envoyer à la communauté facebook pour voir la réaction des contacts.
Elle est unanime, ils font un tabac.
Ca donne la pêche pour continuer.
À la fin de la première semaine, ils savent tout.
Il y a :
- cette phrase en boucle créée chez Sophie sur la musique originale et qui leur va si bien
- un canon tiré du duo avec Marie (cf. avec Marie) dansé beaucoup plus rapidement
- une partie du matériel au sol de mon solo (comme sur la photo au dessus)
- la phrase de "l'errance" (du même solo)
- un travail sur des pauses au sol exprimant la force ou le repos :
les interprètes ont créé leur propre ordre à partir des neuf mouvements trouvés avec un enchaînement personnel,
les niveaux 2 le font lentement en duo et
tout le groupe le danse aussi à un moment mais de manière plus vive (une sorte d'impatience)
je crée deux autres versions qui sont dansées simultanément (le groupe étant divisé en trio et duo)
- un travail sur le combat : une danse qui sera faite de dos
- une danse finale faite ad libitum
Je leur ai même appris la traversée (cf. 24/05/12) mais finalement on ne s'en servira pas.
Comme je n'étais arrivé qu'avec des vagues idées,
il fallait revenir sur le fond.
Pourquoi tous ces jeunes bougent-ils ?
En général, je pars plutôt du fond pour arriver à la forme mais cette fois-ci, j'ai lancé le processus dans l'autre sens.
Cette phrase dansée en boucle en y ajoutant des mouvements de buste et en développant l'amplitude relevait pour moi de la transe mais avec leur énergie ça avait aussi un aspect guerrier, comme un sorte de danse de préparation à la chasse ou au combat.
À Taiwan, pour moi, c'est la nature qui l'emporte.
On entend les oiseaux dès qu'il y a un carré de verdure.
Les arbres sont partout.
Et surtout il y a ces éléments naturels incontrôlables : les tremblements de terre, les typhons, l'océan.
L'an dernier (et comme souvent dans mes pièces), j'avais parlé d'eau.
Cette année, ça ne venait pas.
D'abord, ça ne correspondait pas aux interprètes et puis peut-être aussi que contrairement à l'an dernier, ça n'est pas tant la pluie qui m'a marqué cette année .. mais le vent …
La voilà, l'idée.
Les boucles, les sauts, la légèreté, les déséquilibres ..
Ce seront des pompiers mais pour le vent,
avec cette même idée qu'on ne fait pas que combattre le feu, mais qu'on l'apprivoise parfois, qu'on l'utilise même ..
Les soldats du vent, voilà le titre.
Pendant la première semaine, j'avais tenté d'apprendre leur nom, en vain.
Je m'étais souvenu de ce qu'avait fait Zaimon Vulianis, un chorégraphe australien qui était sur le projet de l'an dernier : il leur avait donné des surnoms.
Je déteste ça mais c'était bien pratique pour les notes de correction.
Pendant le week-end, j'ai subi la fameuse attaque de "friends requests" sur facebook.
Ils étaient donc maintenant dans ma liste de contact et grâce à un logiciel de traduction, j'ai pu voir l'équivalent phonétique avec notre alphabet.
En lisant, j'entendais leur voix ...
Ca raisonnait plus clairement dans ma tête.
Celui que j'avais surnommé "la liane" était Tai-Chi (taï-dji)
"le guerrier" était Yen-Tié
"le coq" c'était Min Chen
"le timide" s'appelle Quang Hio
(d'ailleurs je n'ai pas réussi à le prendre en photo seul ..)
et le plus jeune "le garçon", Yu Hsuan.
La deuxième semaine est du travail de répétition pur.
Précision des formes quand c'est nécessaire.
Petits tuyaux techniques.
Travail (conséquent !) sur la qualité de mouvement et la précision rythmique.
Filages pour l'endurance physique.
Je boucle la musique définitive le mercredi
Nous décidons avec miss Chou de leur donner leur week-end.
(d'autant que les "niveau 3" avaient déjà passé le week-end précédent à l'école pour travailler avec M.Greene cf. hier) le chorégraphe australien)
Nous décidons aussi du costume.
Ils seront torses nus, pantalon et ceinture taille haute.
Elle me demande le titre :
"les soldats du vent"
Elle éclate de rire et dit "quelle drôle de titre ! "
Je m'explique :
"en France, les pompiers on les appelle les soldats du feu, alors j'ai imaginé la même chose pour eux mais contre le vent .. j'aime bien l'idée qu'on puisse se battre .. pour du vent ..
ou avec du vent"
Chien Chih (l'assistant) me regarde, réfléchit et dit quelque chose à Miss Chou en chinois
"Ha haaaa ... Chien Chih a une idée !
"the wind workers" .."
c'était donc l'idée des soldats qui la dérangeait ...
Ce sera "the wind workers" en anglais et en chinois ..
et
"les soldats du vent" en français.
Merci Chien-Chih, assistant jusqu'au bout.
Voilà, on en est là.
On y presque.
Il leur manque l'endurance physique et la capacité de se souvenir de tous les détails.
Je ne peux pas les laisser comme ça …
Il faudra que je sois là pour la première ...













Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire